Six croyances courantes sur la technologie et l'inégalité
On dit souvent que la technologie numérique exclut les plus vulnérables, que l'intelligence artificielle remplacera les humains ou que les écrans isolent les jeunes. Certaines de ces croyances sont vraies. D'autres sont fausses. La plupart sont en partie vraies.
Les enjeux sont élevés. En 2023, seulement 56 % des Européens âgés de 16 à 74 ans avaient au moins des compétences numériques de base, selon Eurostat. L'Union européenne vise 80 % d'ici 2030. Dans le même temps, les services publics, les emplois, les soins de santé et même le vote se déplacent en ligne.
Croyance 1 : "Le fossé numérique n'affecte que les personnes âgées"
Verdict : Partiellement vrai.
Les faits
En France, 15,4 % des personnes âgées de 15 ans ou plus étaient touchées par l'illettrisme numérique en 2021, selon l'INSEE. Ce chiffre atteint 61,9 % parmi les personnes de 75 ans ou plus. L'âge est donc un facteur majeur.
Mais cela n'explique pas tout. Les personnes à faibles revenus, les personnes sans domicile et celles qui viennent d'arriver dans un pays sont également très exposées. Et utiliser les réseaux sociaux n'est pas la même chose que de rédiger un CV ou de compléter une procédure administrative en ligne.
Équiper, connecter, former
En France, Emmaüs Connect lutte contre l'exclusion numérique des personnes en situation précaire. Victor Baysang-Michelin, responsable du plaidoyer, décrit trois barrières. La première est un manque de compétences. La seconde est l'équipement : environ une personne sur quatre en France n'a pas d'appareil ou n'a qu'un ancien modèle. La troisième est la connexion, qui touche environ 8 % de la population.
L'association travaille sur ces trois aspects simultanément. Elle vend des ordinateurs portables reconditionnés pour 70 à 150 euros. Elle propose des cartes SIM prépayées qui ne nécessitent pas de compte bancaire. Elle organise également des formations de 12 à 90 heures, selon les besoins. Pour Victor Baysang-Michelin, il s'agit d'un enjeu démocratique : "Qui a été consulté sur quelque chose d'aussi important que la numérisation ?"
Former les nouveaux arrivants
En Allemagne, ReDI School of Digital Integration a formé plus de 40 000 personnes depuis 2015, principalement des migrants et des résidents défavorisés. Ses apprenants viennent de plus de 100 pays. Des employés d'entreprises enseignent les cours en tant que bénévoles. Les entreprises partenaires proposent des stages et du mentorat.
Takuya Furukawa dirige les sites en Rhénanie-du-Nord-Westphalie et à Hambourg. Il vient du Japon et sait combien il est difficile de trouver un emploi sans réseau. Pour lui, "l'inclusion numérique est la base de notre démocratie."
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Kiron Digital (Allemagne). Manuela Verduci explique comment les plateformes d'apprentissage en ligne aident les personnes d'origine migrante à développer leurs compétences.
Pourquoi les plateformes d'apprentissage numérique aident-elles les personnes d'origine migrante ?Bleta (Espagne). Gerard Pinar présente une tablette adaptée qui réduit le fossé numérique entre les générations.
Pourquoi adapter une tablette peut réduire le fossé numérique entre les générationsMarie et Alphonse (France). Catherine Charlot décrit un fab lab de quartier à Nantes qui initie les résidents aux outils numériques à travers des projets créatifs.
Pourquoi maîtriser les compétences numériques est essentiel pour tout le monde ?
Croyance 2 : "Les personnes les plus vulnérables sont hors de portée de la technologie numérique"
Verdict : Majoritairement faux.
Les faits
Plus de 1,1 million de personnes sont sans-abri dans l'Union européenne, selon le rapport 2025 de FEANTSA et de la Fondation pour le Logement. Dans le monde, environ 850 millions de personnes n'ont pas de document d'identité officiel, selon la Banque mondiale. On suppose souvent que ces groupes n'ont pas accès aux outils numériques.
C'est souvent faux. Selon une étude de Solinum, 71 % des sans-abri possédaient un smartphone en 2018. Le véritable problème réside ailleurs : l'information sur le soutien est éparpillée et souvent obsolète, et les personnes sans documents sont difficiles à suivre dans le temps.
Faciliter l'accès à l'aide
En France, Solinum a créé Soliguide, un annuaire de plus de 100 000 services utiles : douches, aide alimentaire, centres de jour et conseils juridiques. Il est disponible en ligne, dans une application, par SMS, sur WhatsApp et sur papier. Les travailleurs sociaux l'utilisent également pour orienter les personnes vers le bon service.
Selon une évaluation d'impact citée par sa fondatrice, Victoria Mandefield, Soliguide permet aux travailleurs sociaux de gagner en moyenne 7,5 minutes par orientation. 93 % des professionnels interrogés trouvent l'information à jour. Solinum a également travaillé avec l'État français sur des règles communes pour ces annuaires, y compris le partage de données entre outils.
Donner une identité numérique aux personnes sans documents
En Espagne, Itwillbe aide les organisations sociales à utiliser la technologie de manière éthique. L'un de ses outils utilise la reconnaissance faciale pour identifier les personnes sans documents officiels. Il a d'abord été conçu pour un réseau indien de près de 100 centres qui protègent les enfants des rues. Avant, lorsqu'un enfant s'enfuyait dans une autre ville, son soutien recommençait souvent à zéro, explique sa PDG, Celia Roca.
L'outil pourrait également aider à suivre les vaccinations des enfants sans certificat de naissance.
Concevoir des solutions avec les habitants
Sic4Change travaille en Espagne, au Guatemala, au Pérou et en Mauritanie. En Mauritanie, son application Look4Health permet aux habitants de détecter la malnutrition chez les enfants et d'envoyer les données au centre de santé local. Ces habitants reçoivent un petit revenu pour ce travail. Pour Laura García, sa coordinatrice aux Canaries, les solutions doivent venir des personnes qui vivent sur le territoire.
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Llum Social (Espagne). Laëtitia Launet Gallas présente une application qui regroupe des ressources utiles pour les sans-abri, avec le soutien des commerces locaux.
Pourquoi réduire le fossé numérique peut aider à lutter contre le sans-abrismeShare it (France). Guilhem Ménard explique comment des équipes de cabinets de conseil construisent des outils numériques pour des associations, comme Entourage Pro.
Pourquoi les compétences numériques devraient être essentielles pour les associations
Croyance 3 : "L'intelligence artificielle remplacera les humains"
Verdict : Faux dans ces exemples.
Les faits
L'IA peut reproduire des biais, diffuser de fausses informations et supprimer certains emplois. Mais elle peut aussi libérer du temps et diffuser des compétences rares. Dans le secteur de la santé, les besoins sont énormes : les personnes atteintes d'une maladie rare attendent en moyenne 4,7 ans pour obtenir un diagnostic, selon une enquête EURORDIS de 2022.
Un coach IA qui mène à un coach humain
En France, l'association MaVoie aide les jeunes de 18 à 29 ans qui se sentent seuls dans leur recherche d'emploi. Elle les atteint sur TikTok et Instagram. Son application, Livia, propose une trentaine de défis avec un coach IA, comme s'entraîner à un entretien d'embauche. Ces défis mènent ensuite à des rencontres gratuites avec des coachs humains. Plus de 1 000 jeunes l'ont utilisée depuis septembre 2025.
Pour son délégué général, William Elland-Goldsmith, le principal obstacle est un manque de confiance en soi. L'association se décrit comme "techno-lucide" plutôt que "techno-solutionniste".
Diffuser une expertise médicale rare
ReBrain est né de recherches à l'Hôpital Universitaire de Bordeaux et à Inria. Son logiciel aide les neurochirurgiens à traiter la maladie de Parkinson sévère par stimulation cérébrale profonde. Les électrodes doivent être placées au centre du cerveau avec une précision de moins d'un millimètre. À Bordeaux, l'opération dure maintenant environ deux heures au lieu d'une journée entière. L'hôpital a doublé son activité dans ce traitement.
Selon son PDG, David Caumartin, seulement 1 % des patients éligibles sont traités aujourd'hui, car il faut plus de 20 ans pour former une équipe d'experts.
Moins de paperasse, plus de temps pour les patients
À Berlin, Qunomedical aide les pratiques médicales et les hôpitaux à numériser leurs tâches administratives. Sa fondatrice, Dr Sophie Chung, a constaté dans les hôpitaux combien de temps était consacré à des tâches éloignées des patients. Sa devise : "Des patients heureux, des médecins heureux."
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Healmind (Espagne). Catalina Ayuso de Paúl présente une plateforme qui aide les psychologues à suivre leurs patients entre les séances.
Pourquoi la technologie peut améliorer les traitements de santé mentale ?Onorato AI (Espagne). Pablo Mariñosa raconte l'histoire d'un perroquet alimenté par IA conçu pour tenir compagnie aux personnes âgées.
Pourquoi un perroquet en forme d'IA peut améliorer la vie des personnes âgées
Croyance 4 : "Le recrutement consiste à juger des compétences"
Verdict : Faux.
Les faits
Le recrutement est encore influencé par des biais liés au genre, à l'âge ou à l'origine. En 2023, les femmes ne représentaient que 19,4 % des spécialistes en TIC dans l'Union européenne, selon Eurostat.
Recrutement à l'aveugle
À Barcelone, BlindStairs cache la photo, le nom et la nationalité des candidats. Les employeurs ne voient que leurs compétences. Les offres d'emploi sont également rédigées dans un langage clair et inclusif.
Sa cofondatrice, Marta Rodríguez-Tobalo, cite une étude de l'Université de Yale : deux CV identiques, seul le prénom change. Le CV avec un prénom féminin a moins de chances de mener à une offre d'emploi, et le salaire proposé est plus bas. Selon elle, les personnes de plus de 45 ans doivent envoyer jusqu'à trois fois plus de CV pour obtenir un entretien. Mais elle avertit que la technologie n'aide que si les employeurs souhaitent changer leurs pratiques.
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SWANS Initiative (Allemagne). Martha Dudzinski soutient les femmes d'origine migrante dans leur parcours vers des postes de direction.
Pourquoi avons-nous besoin de plus de Fatmas dans des postes de direction ?Diversidays (France). Iris Avital explique comment l'association ouvre des emplois numériques à des talents sous-représentés.
Pourquoi la technologie doit-elle refléter la société dans son ensemble ?No Women No Tech (France). Caroline Ramade et Vanessa Portois-Wermter présentent un réseau de femmes travaillant dans la technologie à Bordeaux.
Pourquoi encourager les femmes dans la technologie ?
Croyance 5 : "Les jeux vidéo isolent les jeunes"
Verdict : Pas nécessairement.
Les faits
Selon Lewis Kay, 90 % des jeunes au Royaume-Uni jouent à des jeux vidéo. Le jeu est souvent considéré comme une activité solitaire, faite seul dans une chambre. Pourtant, il y a peu d'endroits où les jeunes peuvent jouer ensemble en toute sécurité, comme ils le feraient dans un club de football.
Le jeu comme un club de quartier
À Londres, Esports Youth Club propose des sessions gratuites supervisées par des travailleurs de jeunesse, pour les jeunes de 11 ans et plus. Lewis Kay l'a fondé alors qu'il travaillait comme agent immobilier à Brixton. Le club compte maintenant trois hubs. Il organise également des sessions réservées aux filles appelées Power Play.
Selon son rapport d'impact, 88 % des jeunes qui rejoignent se font au moins un nouvel ami. 75 % n'utilisent aucun autre service de jeunesse.
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Kosmos Impact (Espagne). Marc Pastor Oliva utilise le football comme outil d'inclusion sociale.
Pourquoi le football peut-il devenir un outil d'inclusion sociale ?Kunto (France). Hicham Ousseni explique comment les nouvelles technologies peuvent inciter les gens à faire du sport.
Pourquoi les nouvelles technologies peuvent-elles aider tout le monde à se mettre au sport ?
Croyance 6 : "La technologie numérique nuit à la démocratie"
Verdict : Partiellement vrai.
Les faits
Environ la moitié des électeurs éligibles ont participé aux élections du Parlement européen de 2024. Les réseaux sociaux ont changé le débat public, souvent en le polarisant. De nombreux citoyens estiment que leur voix ne compte pas entre deux élections.
Vote en ligne vérifiable par tous
Assembly Voting est une entreprise danoise fondée en 2001. Sa plateforme, Electa, permet à chaque électeur de vérifier que son vote a été compté. Des auditeurs indépendants peuvent également vérifier, avec une preuve mathématique, qu'aucun changement n'a été apporté au résultat. Copenhague et d'autres grandes villes danoises l'utilisent.
Pour Víctor Hidalgo, son directeur mondial des solutions, la meilleure garantie est simple : l'expert du candidat perdant confirme le résultat.
Transformer les citoyens en participants
À Berlin, Civocracy aide les autorités locales, les ONG et les entreprises à mission à impliquer les citoyens. En dix ans, elle a travaillé avec environ 200 gouvernements et lancé environ 300 consultations publiques.
Sa fondatrice, Chloé Pahud, part d'une question : comment transformer un citoyen ordinaire en citoyen engagé ? Pour elle, les gens doivent participer concrètement pour se sentir impliqués. Ils ont également besoin de bonnes histoires pour comprendre un monde complexe.
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Fundación Por Causa (Espagne). Lucila Rodríguez-Alarcón explique pourquoi il est important d'introduire d'autres récits dans le débat public.
Pourquoi introduire d'autres récits dans le débat public peut avoir un impact positif ?Latitudes (France). Augustin Courtier présente des ateliers pour comprendre l'impact de la technologie numérique sur la société, la démocratie et l'environnement.
Pourquoi questionner les impacts sociaux et environnementaux de la technologie numérique ?
Ce qu'ils ont en commun
Les six croyances partagent un point commun : elles parlent de la technologie comme si elle agissait seule. Les 12 initiatives de ce dossier montrent autre chose.
Ils combinent l'outil avec une présence humaine : un bénévole, un formateur, un coach, un travailleur de jeunesse.
Ils conçoivent leurs solutions avec les personnes concernées : résidents, travailleurs sociaux, patients, électeurs.
Ils s'appuient sur la transparence : un vote que chacun peut vérifier, un recrutement où seules les compétences comptent, une information à jour et partagée.
Ces initiatives sont nées en France, en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni et au Danemark. Elles répondent à des problèmes partagés à travers l'Europe. Beaucoup d'autres peuvent être découvertes sur impact.info.
La technologie n'est ni bonne ni mauvaise. Elle devient inclusive lorsqu'elle est conçue pour l'être.

























